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La hype française : justifiée ou excessive ? (Partie 1)

- 15 janvier 2024

Réputé comme l’un des meilleurs pays formateurs et des plus compétitifs, la France bénéficie d’une grande lumière sur la planète basket. Les jeunes sont sujets à une énorme médiatisation, ce qui amène à quelques débats sur la véritable valeur de ces derniers. 

On pourrait mettre tout cela sur le dos du chauvinisme, mais il faut avouer que la médiatisation des joueurs français dépasse nos frontières. Toute cette lumière est-elle vraiment justifiée ? N’y a-t-il pas une part d’abus là-dedans ? Finalement, est-ce qu’on n’en ferait pas trop ?
Lorsque l’on évoque ce sujet, ce sont toujours les jeunes que l’on vise. On considère qu’ils ont entre 17 et 21 ans pour la plupart.
Dans ce débat, un mot revient souvent, la « hype ». Un terme difficile à définir, tant il est utilisé à toutes les sauces, et qu’il ne veut presque plus rien dire. Pour nous, la hype, c’est lorsque l’on met un joueur sous les projecteurs, et à qui l’on prête un grand potentiel au plus haut niveau.
Depuis 2017, ce phénomène touche beaucoup nos jeunes Français. Cette année-là, Frank Ntilikina est drafté en 8e position de la Draft NBA, établissant un record battu trois ans plus tard par Killian Hayes (7e), puis cet été, par Victor Wembanyama, appelé en premier par Adam Silver.
De 2017 à 2023, 14 français ont été choisis par une franchise. Sans prendre en compte les quatre de la dernière cuvée, 5 sont encore aux États-Unis aujourd’hui. Plus de la moitié des Frenchies ne restent pas en NBA. Avaient-ils vraiment les armes pour s’y imposer ou sont-ils simplement partis trop tôt ?

« 75% des joueurs français passés par la NCAA ne sont plus professionnels »

 Pourquoi dire que certains jeunes sont probablement surestimés ? Tous les acteurs du basket français (recruteurs, entraîneurs, dirigeants, agents, journalistes, fans…) sont les premières sources de cet engouement. Il est aussi difficile de dire qu’un joueur est parti trop tôt, ou est surcoté. Si l’on affirme ceci, quels sont les arguments que l’on donnerait ? Que les statistiques qu’il affiche ne sont pas à la hauteur des espérances ? Que son rôle dans un autre championnat européen, en Euroleague ou en NBA est moins important ? Beaucoup de paramètres entrent en compte, et c’est une discussion à laquelle il est difficile d’avoir le dernier mot. Parfois, on dit qu’untel ou untel ne mérite pas toute la médiatisation autour de lui. Néanmoins, peut-on être aussi dur avec un sportif qui n’a rien demandé ? Peut-on utiliser ces termes pour un athlète qui fait simplement ce qu’il a à faire ? Une question à laquelle répond Joël Ayayi, ancien joueur des Washington Wizards en NBA, aujourd’hui à Nanterre.

Joël Ayayi

« Si je prends l’exemple d’un joueur comme Zaccharie Risacher, il avait déjà le label de « prospect ». Il a 18 ans, donc ça veut dire qu’on lui donne un mois pour s’installer en NBA. On part du principe qu’avant de partir, il doit prouver que c’est un gros joueur de Betclic, donc c’est cette année. Avant la saison, les Américains ont dit que c’était un talent NBA. C’est là que la discussion est dure à avoir. Au final, ce n’est pas Risacher qui a dit que c’était un prospect. On lui a dit : « Ton rêve, c’est la NBA, il y a des équipes intéressées, il y a de grandes chances que tu sois drafté cette année. » Est-ce que sa réponse doit être « Non, j’attends, car je dois prouver en Europe. » Je pense que c’est très dur et hypocrite de demander à Risacher de rester et de lui dire de prouver en Europe avant de partir. »

Pour Amara Sy, directeur sportif du Paris BasketBall, on ne peut pas juger le choix de ces jeunes joueurs.

« Ce serait culotté de dire que les gars partent trop tôt. S’ils pensent être prêts, qu’ils y aillent. Ils peuvent se tromper mais ce n’est pas grave. On a tous le droit de se tromper. Aujourd’hui, si tu as l’opportunité d’y aller, quand on sait que les places sont chères, tu y vas. Pourquoi remettre à demain ce qu’on peut faire aujourd’hui ? Un joueur ayant la garantie de se faire drafter et qui va prendre le risque d’attendre la saison prochaine, peut voir beaucoup de changements. Le coach ne sera peut-être plus le même, il peut se blesser, il va dire quoi après ? Ça va dans les deux sens. Il peut se dire qu’il aurait dû partir l’année d’avant, alors qu’il avait une garantie au premier tour et vice-versa. Il n’y a pas de vérité. »

Avoir des opportunités pour vivre son rêve américain n’est pas une chose aisée. Dès que l’occasion se présente, il est logique de vouloir la saisir de suite. Pour Christian Corderas, coach formateur aux Sharks d’Antibes, il est impossible de dire non aux États-Unis lorsque l’on est basketteur.

« Quand la NBA t’appelle, je ne sais pas quel gamin aurait la force de caractère de dire non, je n’y vais pas. J’ai toujours eu ce questionnement car j’ai des gamins qui sont partis un peu tôt, et tu te dis qu’ils auraient pu attendre une année de plus. Mais imaginons que l’année prochaine, la NBA ne te rappelle pas ? Putain, tu avais une opportunité et tu n’y es pas allé quoi (sourire). Lorsque la NBA te choisit, tu as du mal à dire non. Quand tu peux assouvir ton rêve de jouer aux États-Unis, j’ai du mal à voir comment tu peux refuser. À chaque fois que tu signes un contrat NBA, tu gagnes au loto. Il ne faut pas l’oublier. Il y a beaucoup de monde qui vont dire que des sous, ils peuvent en avoir plus tard. Mais non, si tu me proposes de gagner au loto, personnellement, je ne dirais pas non (rires). »

Christian Corderas

Une opinion reflétant la pensée de beaucoup de personnes. Il est difficile de dire non aux États-Unis. Lorsque l’on sait que tout peut aller vite dans le sport de haut niveau, il est préférable de saisir les grandes opportunités lorsqu’elles se présentent le moment venu. Malgré que ces choix peuvent être contestés par certains fans ou d’autres personnes au regard extérieur, presque tout le monde prendrait la même décision.

À cet âge, une telle pression peut parfois être difficile à supporter. Pourtant, ce sont les règles du sport de haut niveau. Un métier dans lequel la force mentale est plus importante, car la notoriété vient avec, et les critiques aussi.
Parfois, la hype met en lumière un joueur avec seulement une ou deux actions. Si cela semble être positif au départ, la société est faite de façon à ce que les attentes autour d’eux soient très grandes alors qu’ils n’ont encore rien prouvé.
Parfois, dès qu’un joueur fait des highlights, on le considère comme l’un des plus grands talents de la terre.
Un constat que fait Ayité Ajavon. Cet agent a représenté des joueurs passés par la NBA comme Adam Mokoka, et d’autres ayant participé à la NBA Summer League (ligue d’été où évoluent des jeunes talents susceptibles d’entrer en NBA), ou à des NBA workouts (camp d’entraînement préparé par la franchise pour tester les talents) comme Alpha Kaba et Andrew Albicy.

« Il y a des joueurs qui ont du talent, et un morphotype intéressant. Mais ce n’est pas parce que tu mesures 2 mètres et fais un crossover (dribble permettant d’éliminer son adversaire), que tu es tout de suite un profil NBA. Pourtant, ces mêmes jeunes s’y projettent rapidement, parfois à tort. De plus les Français ont des qualités athlétiques qu’on ne retrouve pas forcément ailleurs. Tout cela provoque une hype autour d’eux. »

Surcoté ou surmédiatisé ? Peu importe le bon terme, beaucoup d’acteurs dans le monde du basket ont tendance à s’enflammer lorsque l’on parle d’un jeune talent.

« Je pense qu’il y a beaucoup de joueurs qui sont potentiellement surcotés parce qu’ils sont surmédiatisés. Il ne faut pas oublier qu’on parle de joueurs qui ont entre 17 et 20 ans, et qui sont des post-adolescents, pré-adultes. Quand je lis des articles sur les futures stars, disant que ce sera lui ou lui… On n’en a aucune idée de ce que vont devenir les joueurs pros. » assure Christian Corderas.

Joakim Noah

Et si toute cette hype poussait parfois les joueurs à prendre de mauvaises décisions ?
Imaginons qu’un jeune soit perçu comme un grand talent mondial, capable de s’imposer en NBA. En toute logique, il stockera cette information dans la tête, et aura pour projet de se développer à l’étranger s’il juge que ses chances d’entrer dans la Grande Ligue sont plus grandes. Faisons un constat tout simple. On pourrait penser que pour aller en NBA, il faut se mesurer aux talents américains en NCAA (Championnat universitaire américain / National Collegiate Athletic Association). Eh bien, c’est faux.
Les chiffres prouvent que partir dans une université américaine n’est pas forcément bénéfique. Alain Contensoux, directeur technique nationale de la FFBB nous éclaire un peu plus sur ce sujet.

« Si l’on reprend les chiffres sans compter les Français draftés sur la classe 2023, 62% des Français sélectionnés par une franchise NBA, proviennent de la LNB. 15% viennent de la NCAA, 9% des ligues européennes, 9% de la ABA League, et 5% de la NBL. Le rêve de tous les gamins étant d’aller en NBA, on voit que le meilleur chemin pour y arriver, est de commencer par une formation française post-INSEP. »

Aujourd’hui, près de 75% des joueurs français passés par la NCAA ne sont plus professionnels ou évoluent dans des divisions mineures (Nationale 1 ou 3ème division espagnole).
En 20 ans, seulement deux joueurs de cette liste ont pu faire carrière en NBA : Joakim Noah et Ronny Turiaf. Quelques décisions qui peuvent freiner une progression. À cause de cela, un sportif risque de ne pas être celui qu’il aurait pu devenir. C’est souvent à partir de là qu’il est considéré comme surcoté. À quoi bon aller aux États-Unis si ce n’est pour ne pas réaliser son rêve, alors qu’en restant en Europe, les chances d’y parvenir sont plus grandes ?
Néanmoins, on peut aussi voir la face cachée de l’iceberg. Si le rêve américain pour tout basketteur signifie « jouer en NBA », il peut aussi être bien plus simple que cela. Certains intègrent une université américaine pour le privilège de jouer au basket aux États-Unis, et y étudier. Ce pays étant réputé pour avoir l’un des meilleurs systèmes éducatifs au monde, possède des universités reconnus à l’international. Décrocher une bourse ou un diplôme américain offre un énorme avantage sur le marché du travail. Certains basketteurs venus du monde entier profitent donc de cela pour ouvrir le plus de portes possibles, s’ils n’intègrent pas la NBA.

Nicolas Batum

Selon Nicolas Batum, les jeunes n’attendent pas d’avoir prouvé au niveau professionnel pour décrocher le statut de joueur NBA. Dans les colonnes de L’Équipe, l’ailier considère qu’inscrire son nom à la Draft n’aurait plus aucun sens dorénavant.

« Quand nous on arrivait aux États-Unis, même s’il y avait des interrogations sur notre capacité à réussir aux États-Unis, on n’avait plus rien à prouver en France. On avait galéré pour s’imposer, gagner de la crédibilité, du respect, et on était prêts à ce qui nous attendait. Vincent (Collet) m’avait donné les clés d’une équipe d’EuroLeague à 18 ans, Tony dominait avec le PSG, Boris et les frères Pietrus étaient champions et des éléments majeurs à Pau, Rudy était le meilleur défenseur de l’élite. Si Evan était resté un an de plus, il aurait fini à plus de 20 points par match… Avant, tu n’osais même pas penser t’inscrire à la draft si tu ne dominais pas en première division. Aujourd’hui, c’est tout juste si tout le monde ne met pas son nom. »

Si les chiffres sont formels, pourquoi ces jeunes s’obstinent tant à tenter leur chance outre-Atlantique ?

« Ils pensent toujours que ça ne leur arrivera pas. Quand il y a un peu d’argent, les parents et les jeunes pensent que le mauvais exemple du copain à côté ne leur arrivera pas. On ne peut pas changer la mentalité de ces parents dont le fils veut aller jouer à l’étranger. Ils pensent que ça n’arrivera pas car leur enfant est meilleur que les autres. Pour eux, c’est normal de penser comme ça. » déclare Alain Consentoux.

Excès de confiance ou ego mal placé ? Les « stars » d’aujourd’hui méritent toutes réellement ce statut ou est-ce que ce sont simplement les réseaux sociaux qui ont tout changé ?

Crédit photo : EuroCup / BCL / Perth Wildcats / F.Blaise / Antibes Sharks / Chris Elise / FIBA

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